vendredi 18 novembre 2011

LA THÉORIE DU GRAND TOUT ou LA QUÊTE ÉTERNELLE D’UNE NOUVELLE «NOUVELLE VAGUE» (sur «Le «renouveau» du cinéma québécois»)


Il y a une semaine, sur le blogue de Josef Siroka, je découvre un texte annonçant un «débat essentiel» sur le «renouveau» du cinéma québécois.

Je clique donc sur un lien qui nous amène au site de «Nouvelles vues», la revue savante qui héberge la version longue de ce débat («24 images» en avait déjà publié une version courte) tournant autour de la «mouvance» déjà annoncée, décrite et analysée par Jean-Pierre Sirois-Trahan dans un article publié dans le numéro 660 des «Cahiers du cinéma» («La mouvée et son dehors: renouveau du cinéma québécois»).

Il m’apparaît toutefois vite évident que cette «table ronde» (animée par Bruno Dequen) tourne en rond, puisque le «dialogue» annoncé en présentation ressemble plutôt à un monologue, qui s'ouvre sur une citation des propos de Jean-Pierre Sirois-Trahan (le directeur de «Nouvelles vues») et qui se clôt 36 pages plus tard par une dernière réflexion du même. (En passant, pourquoi convier à un tel exercice des commentateurs du calibre de Marie-Claude Loiselle, Martin Bilodeau, Germain Lacasse, Philippe Gajan, Sylvain Lavallée et Marcel Jean, si c'est pour leur faire si peu de place ou ne pas entretenir avec eux un véritable échange?).


Entre l'intro et la conclusion, Sirois-Trahan cogne plusieurs fois sur les clous qu'il avait déjà enfoncés ailleurs: mise au ban des cinéastes «sociaux» (Pierre Falardeau, Bernard Émond, Denis Chouinard et Louis Bélanger - tous mis dans le même panier…), dénoncés comme des «canneurs d’images sans ambition esthétique» s'accrochant à «la dictature du sujet»; condamnation des «cinéastes des années 90» (François Girard, Manon Briand, André Turpin et Denis Villeneuve – on ne fait pas dans le détail, là non plus...), ciblés comme des «cinéastes de l’image» éternellement prisonniers de l’esthétique de la pub et du clip; les uns et les autres balayés par l’enthousiasme de Sirois-Trahan pour l’idée d’une «nouvelle vague» québécoise, et tout particulièrement pour l'oeuvre de Denis Côté (qu’il louange aussi inconditionnellement qu’il a condamné les autres – c’est-à-dire sans réserve, ni nuance).

Tout ça au profit du «renouveau», de la «mouvance» ou de la «mouvée» (les expressions sont devenues quasi-interchangeables) dont Sirois-Trahan s’est fait le chantre et l’analyste.

Qu’importe que les cinéastes concernés ne se reconnaissent pas ou peu dans cette idée de «mouvement» (comme ils ont refusé de le faire, lors du fameux «5 à 7» des «Rendez-vous…», en 2009, souvent cité – ironiquement – comme l’acte de reconnaissance officielle d’un mouvement rejeté par ses membres putatifs). Sirois-Trahan persiste et signe, l’élargissant éventuellement jusqu’à englober virtuellement tous les jeunes cinéastes ayant réalisé un long métrage ou s’apprêtant à le faire.

Vous croyez que j’exagère ?

Voici comment il décrit la composition de cette «mouvance»…

Curling Denis+Côté © nihilproductions / Métropole films
«Il y a d’abord un noyau dur de jeunes turcs: Denis Côté, Maxime Giroux, Rafaël Ouellet et Stéphane Lafleur. On pourrait aussi ajouter Myriam Verreault et Henry Bernadet (qui a travaillé avec Lafleur). Il y a ensuite deux outsiders, Sophie Deraspe et Xavier Dolan, qui font un cinéma plus artiste (…) Finalement, il y a un certain nombre de cinéastes qui y sont parfois rattachés (Yves Christian Fournier, Simon Galiero, Simon Lavoie, Simon Sauvé, Anaïs Barbeau-Lavalette) et de jeunes pousses prometteuses qui ont fini leur premier long métrage (Anne Émond, Sébastien Pilote, Mathieu Denis, Yvan Grbovic et Guy Édouin) ou y passeront à court ou moyen terme (Sophie Dupuis, Sarah Galea-Davis, Ky Nam Le Duc, Sarah Fortin, Albéric Aurtenèche, Louis-Philippe Eno, Émile Proulx-Cloutier, etc.).»

À ratisser aussi large, il ne risque évidemment pas de passer à côté de grand monde (bien que selon ce mode de recencement, personne n’aurait vu venir Xavier Dolan, auteur d'aucun court ou moyen métrage, même pas «outsider», ni «pousse prometteuse», et pourtant aujourd'hui figure de proue d’un mouvement auquel – comble d’ironie – il nierait sans doute toute appartenance)…

Mais à quoi sert cette catégorisation, cette division constante (et insistante) entre le «noyau dur» et le reste (le «noyau mou»?); entre les «outsiders» et les «jeunes pousses prometteuses»; entre «les cinéastes des années 90», ceux des «films à messages» et ceux de ce soi-disant «renouveau»? 

Les étiquettes n'ont jamais aidé à penser le monde, et celles-là ne me semblent pas plus utiles que les autres...
* * *

Autour de Sirois-Trahan, plusieurs intervenants tentent de contextualiser ou de nuancer ses propos; Sylvain Lavallée relativise l’importance de la reconnaissance festivalière, s’inquiète de l’essouflement qu’il perçoit déjà chez certains (comme Giroux et Lafleur), nuance l’idée d’une esthétique commune à tous ces cinéastes; Martin Bilodeau suggère l’ajout d’un cinéaste comme Jean-Marc Vallée (tout aussi visible à l’étranger que Dolan ou Côté), évoque la polarisation des forces provoquées par les politiques de Téléfilm Canada, essaie de replacer les films de la «ligne dure» dans un contexte mondial plus large; Germain Lacasse souligne l’aspect éclaté de ce «renouveau», nuance les propos tenus sur «les cinéastes des années 90», parle de l’individualisme et du désintérêt idéologique des films de la «mouvance»; Philippe Gajan évoque lui aussi l’inclusion de Vallée, et rappelle (très justement, il me semble) l’importance de Robert Morin pour les cinéastes de cette «mouvance»: Marcel Jean rappelle les facteurs pratiques liés à l’émergence et au regard de la «nouvelle génération»: l’accessibilité nouvelle des moyens de production, le soutien varié offert par une poignée d’institutions, l’inévitable désenchantement face à la question nationale; et Marie-Claude Loiselle explique que «Ce n’est pas parce que certains cinéastes ont troqué la ville contre les régions ou la banlieue, le clinquant contre une esthétique plus brute, un montage emprunté au vidéoclip contre une exploitation de la lenteur, que ce cinéma se situe moins du côté de l’artifice et de l’affectation.» Elle ajoute que «La principale différence vient plutôt du fait que les cinéastes de la nouvelle nouvelle vague cherchent peut-être moins à séduire — ou en tout cas pas les mêmes personnes —, mais j’ai quand même l’impression que ces deux courants sont comme les deux faces d’une même médaille.»

Tout cela est pertinent et intéressant, mais rarement repris et discuté par Sirois-Trahan, qui (vérification faite) monopolise à lui-seul presque la moitié de ce «débat».

Pire: en lisant ces «échanges», on en vient forcément à la conclusion que la composition des membres de cette «mouvée» repose sur une série de critères à géométrie variable; on invoque la communauté d’univers ou d’intèrêts quand on parle de Ouellet, Lafleur et Côté, mais elle ne tient plus quand on parle de Dolan, Deraspe et Galiero; on souligne le rayonnement des œuvres à l’étranger quand on parle de Lafleur, Dolan et Côté, mais ce même rayonnement n’est soudain plus un critère valable quand on parle de Villeneuve, Girard ou Vallée; on parle d’une esthétique commune en évoquant les films de Giroux, Lafleur et Côté, mais leur esthétique est pourtant très différente des œuvres de Deraspe, Dolan ou du tandem Verreault-Bernadet. Bref, la composition de cette «mouvée» repose largement sur des critères encore flous et arbitraires, apparemment modifiables selon que l’on veuille ou non inclure tel ou tel cinéaste. Elle m’apparaît comme une construction largement subjective (ce qui est encore défendable) qu’on essaie de faire passer pour une construction essentiellement objective (ce qui est complètement indéfendable).

* * *

Xavier Dolan dans J'ai tué ma mère © K films Amérique
L’aspect résolument arbitraire de la composition de cette «mouvée» est particulièrement évident dans la tentative de rapprocher ses deux figures les plus médiatisées: Xavier Dolan et Denis Côté - deux cinéastes dont les films n’ont pourtant absolument rien en commun.

On aurait d’ailleurs du mal à trouver deux auteurs aux personnalités, aux goûts et aux œuvres plus diamétralement opposés; ils ne partagent aucun univers commun, aucune référence cinématographique, pas même le fait d’appartenir à la même génération (Dolan a 22 ans, Côté 38).

Sirois-Trahan explique ainsi l’inclusion dans cette «mouvée» de l’auteur des Amours imaginaires. «Il est vrai que Dolan, avec son maniérisme pop, semble d’une autre génération, mais il faudra attendre l’arrivée dans dix ans de cinéastes de son âge avant de conclure. Pour l’instant, il partage beaucoup de traits formels avec les autres, un pied dedans, un pied dehors, et participe à sa manière du renouveau.»

En somme, on ne sait pas trop ce qu’il fait là (on l'inclue, même s'il faudra attendre dans dix ans pour conclure), il a «un pied dedans» (oui, mais lequel, ça reste à voir?), «un pied dehors» (ça oui, on comprend, c’est évident), mais on le récupère bon gré, mal gré, pour une raison aussi simple qu’évidente: une théorie comme celle-là ne peut espérer prendre racine (ici et encore moins en France) si elle ne trouve pas un moyen d'inclure – de gré ou de force - le jeune cinéaste le plus connu de sa génération.

Xavier Dolan n’a certainement pas besoin d’être inclus dans cette «mouvée», mais cette «mouvée» a désespérément besoin d’inclure Xavier Dolan.

* * *

Mais Sirois-Trahan ne se contente pas d’établir des liens arbitraires entre des auteurs dissemblables. Il en profite pour les opposer systématiquement à ceux qui les ont précédés. Parfois, avec des arguments carrément foireux.

Ainsi, même en ayant maintes fois exprimé des réserves sur certains des cinéastes mentionnés, j’ai été parfois sidéré de voir les arguments invoqués pour s’en prendre aux «cinéastes des années 90». Par exemple: «Il y a un symptôme qui ne trompe pas: leurs personnages avaient des emplois cool (mannequin, styliste, homme-grenouille, coursier à vélo, sismologue, photographe sous-marin, luthier, etc.) comme pour pallier le manque de substance, de densité humaine.»

Est-ce à dire que Blow-up est un film «vide» parce que son protagoniste est un photographe de mode? Que La Dolce Vita «manque de substance» parce que son héros est un journaliste à potins? Ou que Trois couleurs: Rouge souffre d’un «manque de densité humaine» parce que son héroïne est un mannequin?

Pour un «symptôme qui ne trompe pas», il faudra repasser…

Et d’ailleurs, depuis quand est-ce que «luthier» est un emploi cool?

Ce genre de raisonnement sent la mauvaise foi, et mine passablement l’argumentaire du promoteur de ce «renouveau».

De même, lorsqu’il écrit «une bonne partie de notre cinéma d’auteur est engluée dans le «film à messages», les scénarios pseudo-politiques, la tyrannie du sujet, les grilles sociologisantes», je vois mal de quels films il parle. Si l’on retourne à la liste des cinéastes qu’il cible, Pierre Falardeau est mort depuis deux ans et sa dernière oeuvre remontait à 2004; L’ange de goudron, le dernier film «ouvertement politique» de Denis Chouinard, remonte à 2001; et je vois mal comment on pourrait voir dans les trois derniers films de Louis Bélanger (Route 132, The Timekeeper et Le génie de crime) des films aux scénarios «pseudo-politiques» ou aux «grilles sociologisantes».

Alors, où sont donc ces «films à messages» honnis, dans lequel notre cinéma d’auteur serait «englué»? Où sont-elles, ces œuvres «pseudo-politiques» sous lesquelles nos institutions nous englueraient si souvent?

Moi, quand je regarde autour, je n’en vois guère. Au contraire…

Reste évidemment Bernard Émond, auquel Sirois-Trahan semble vouer un dédain particulier («du Bergman édulcoré sans la violence formelle»), poussant la mauvaise foi jusqu’à écrire: «Je ne vois que le discours très articulé du cinéaste en entrevue et sa sécheresse janséniste pour expliquer son succès.» Là encore, on sort du domaine de l’analyse ou de la critique pour entrer dans celui de l’opinion et du jugement de valeur…

Ainsi, lorsque Germain Lacasse affirme (et on le comprend!) qu’il trouve Sirois-Trahan «très sévère avec la génération de Villeneuve», le rédacteur en chef de «Nouvelles vues» commence par concéder que «Villeneuve et ses comparses ne font pas un cinéma médiocre, loin s’en faut. Il y a souvent des choses assez belles chez eux et on ne peut les mettre dans le même sac que des tâcherons sans talent comme Érik Canuel.» Mais il se contredit un paragraphe plus tard (pas vingt pages plus loin – dès le paragraphe suivant!) en proférant cette énormité: «D’une certaine manière, Villeneuve et ses comparses font plus de tort au cinéma que les épiciers du cinéma commercial, car ils confortent le public ébloui dans l’idée que c’est cela le grand art, le film-à-Oscar.» Bref, ce que «Villeneuve et ses comparses» font est mieux que Canuel, mais dans le fond «ils font plus de tort au cinéma»? Il me semble qu’il y a là une contradiction pour le moins étonnante dans les pages d’une revue savante.

Mais ce qui me trouble le plus dans tout ça, c’est le côté exclusif, sectaire, dogmatique; d’un côté «les jeunes turcs», de l’autre, le reste du peloton; d’un bord, les cinéastes du «renouveau», de l’autre, ceux qui n’en font pas partie (ceux du statu quo?); en haut, les «ins», à surveiller (comme dans une revue people), en bas, les «outs», à oublier.

À lire ce classement aussi absurde qu’arbitraire, j’avais la désagréable impression de voir les tables d’une agence de notation recensant le «marché» à la recherche des valeurs en hausse et en baisse, recommandant certains titres et en déconseillant d’autres…

À quelle heure le train pour nulle part
Et que dire de ces cinéastes indépendants, intègres et rigoureux, qui - tout en participant au renouveau de notre cinéma – ont le malheur d’être nés trois ou quatre années trop tôt pour faire partie de la liste de Sirois-Trahan? Des gens comme François Delisle, Jeremy Peter Allen ou Robin Aubert (qui n’a qu’un an de plus que Denis Côté). Ne font-ils rien de neuf, d’original, de singulier? Il me semble pourtant que Toi, Manners of Dying et À quelle heure le train pour nulle part participent eux aussi au «renouveau» du cinéma québécois.

Apparemment non, puisque ni ces films, ni leurs auteurs se trouvent nommés dans les 37 pages de cette table ronde, ou dans les nombreux articles régulièrement consacrés au «renouveau»…

Et comment justifier l'oubli de Rodrigue Jean, qui me semble être pourtant, avec Robert Morin, l'une des figures à l’origine de toute cette «mouvance»? Son Yellowknife (réalisé en 2002, soit trois ans à peine avant le «renouveau» circonscrit par Sirois-Trahan) me semble être un point important dans l’émergence de ce cinéma. À moins que Sirois-Trahan ne l’exclue tout simplement pour des raisons générationnelles (ce qui relèverait de l’âgisme pur et simple, et aucunement de considérations esthétiques ou qualitatives)? Il suffit de parler aux cinéastes de ce courant pour voir le respect dans lequel ils tiennent l’auteur de Full Blast, et pour mesurer l’importance qu’il a eu sur cette «nouvelle vague».

Pourtant, malgré une seule et tardive mention-éclair à la fin de ce débat, Rodrigue Jean n’est lié d’aucune manière à cette «mouvance» - Oups, j’ai oublié qu’il faut dire «mouvée» (ça fait plus «Cahiers… »).

Incidemment, suis-je le seul à trouver absurde l’emploi de cette expression, qui désigne dans les faits une «grande migration de millions de phoques du Groenland à Terre-Neuve»?

Qu’on se le dise: les artistes se déplacent rarement en bandes. Et il n’y a que les loups qui aiment les meutes.

Il se fait des choses extraordinaires dans plusieurs films de la nouvelle génération. Mais ce que j’aime, c’est précisément ce qui les distingue les uns des autres, ce qui les singularise, ce qu’ils ont de particulier...

A l'ouest de Pluton © Films Séville
Tous les cinéastes que je connais préfèrent que leurs films soient vus pour ce qu’ils sont: des œuvres personnelles, individuelles, distinctes, qui partagent parfois des points communs (qui ne deviennent toutefois vraiment évidents qu’après des années), mais qui partagent surtout des différences, qu’il est toujours frustrant (tant pour l’artiste que pour le public) de voir gommées au profit des catégories chères aux théoriciens…

Sirois-Trahan est un chercheur reconnu et érudit, qui écrit très bien et parle avec éloquence et conviction de certains sujets propres à cette «mouvance» (en particulier sa relation aux lieux et aux décors qui peuplent ses films). Il semble d’ailleurs sentir ce que l’idée de cette «mouvance» a d’arbitraire, en citant à un moment donné la célèbre phrase de Truffaut, voulant que la seule chose qui unissait les cinéastes de la «nouvelle vague» était la pratique du billard électrique. Reste que ses jugements tranchants et sectaires laissent un mauvais goût dans la bouche…

Qu’une nouvelle génération de créateurs soit apparue dans le paysage du cinéma québécois est une évidence. Je peux d’ailleurs déjà vous prédire qu’il y en aura une autre dans quinze ans. Comme il y en a eu une autre, quinze ans avant la présente. Et après?

Pourquoi (et en vertu de quels critères?) établir déjà des classifications séparant les «purs et durs» des «outsiders» ? Nous ne sommes pas aux courses, à ce que je sache…

* * *

En 1962, deux réalisateurs du même âge (à un an près) ont signé ensemble, avec Stéphane Venne, un film appelé Seul ou avec d’autres (beau titre pour un mouvement, soit dit en passant): ils avaient pour noms Denis Héroux et Denys Arcand. Le premier a fini par réaliser L’initiation, Y a toujours moyen de moyenner et 7 fois... par jour; le second a signé Réjeanne Padovani, Le confort et l’indifférence et Le déclin de l’empire américain. Outre l’envie de filmer de belles femmes (goût qu’ils partagent avec des milliers de réalisateurs à travers le monde), on aurait bien du mal à leur trouver beaucoup d’atomes crochus aujourd’hui.

On pourrait d’ailleurs dire la même chose de Michel Brault et de Claude Fournier, qui ont signé ensemble La lutte (avec Carrière et Jutra), mais qui sont aujourd’hui séparés par des œuvres on ne peut plus différentes et irréconciliables. 

Petit Pow! Pow! Noël
Et que dire de Robert Morin, qui reste, au début de la soixantaine, l’auteur le plus audacieux et le plus inclassable de notre cinéma, toutes générations confondues; ses films sont aussi peu connus à l’étranger que chez nous, il n’a jamais été associé à aucune vague ou mouvement, et il reste encore – même au sein de la Coop Vidéo – une figure singulière et atypique. Cela ne l’empêche pourtant pas – au contraire – d’être, à mon avis, le plus grand «renouvelleur» de formes de notre cinéma, hier comme aujourd’hui.

À trop vouloir chercher de «nouvelles vagues», on risque parfois d’oublier que le «renouveau» ne se trouve pas toujours où l'ont croit…
* * *

Au début de ce texte, je me demandais pourquoi on avait convié des commentateurs de la qualité de ceux qui sont regroupés ici à un dialogue qui n’en est pas un. Mais la réponse me semble maintenant évidente: ces commentateurs issus de différents horizons («24 images», «Le Devoir», «Séquences», en plus évidemment des gens de «Nouvelles vues») sont réunis ici pour créer l’illusion d’un consensus autour d’un phénomène sur lesquels ils ont presque tous, séparément, des nuances à apporter et des réserves à exprimer. Or, cette «table ronde», au lieu d’adresser ces nuances et ces réserves, ne sert finalement que de plateforme supplémentaire à la diffusion d’une théorie que son auteur ne semble jamais remettre en cause même si elle ne tient manifestement pas la route.

On pourrait en débattre encore longtemps, mais je ne le ferai pas davantage, car continuer à nourrir ce faux débat risquerait de donner l'impression qu'il est toujours d’actualité, alors qu'il ne l'est plus - la «mouvance/mouvée» prophétisée par Sirois-Trahan s'étant déjà déplacée ailleurs, du côté des auteurs de Marécages, Laurentie, Monsieur Lazhar, Nuit #1 et Le vendeur – des films de forme ET de fond, qui ne travaillent pas en creux mais en plein, qui abordent l’intime tout en éclairant le collectif, qui s’adressent à la fois à l’œil et au coeur.

Preuve que le cinéma québécois est plus rapide que la capacité de ses analystes à le définir, et plus diversifié que ceux qui voudraient le mettre en cases.

18 commentaires:

  1. Mon cher Georges,

    Moi qui suis si peu moderne, je suis très fière d'être la première personne à commenter ton blogue qui est une merveille. Mais surtout, cet article sur ce monsieur qui connaît tout de la nouvelle Nouvelle Vague du Grand Tout du renouveau du cinéma québécois, j'aurais voulu en écrire chaque mot tellement ce dossier avait provoqué chez moi le même type de de crise d'urticaire... Merci pour ce blogue! Je m'empresse de recommander la consultation de ton site à tous mes étudiants. Au plaisir,

    Mireille

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  2. Excellente remise en question d'une table ronde qui m'avait laissée de glace. Alors que les Martin Bilodeau, Sylvain Lavallée ou Marcel Jean tentaient d'élargir la discussion et de nuancer les propos de Jean-Pierre Sirois-Trahan, celui-ci ramenait toujours leurs points de vues vis-à-vis sa conception personnelle de ce renouveau du cinéma québécois et, plutôt que d'élargir la discussion, contribuait invariablement à la fermer.

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  3. Bonjour M. Privet et merci de ce texte, qui remet les pendules très justement à l'heure. Plutôt que de tenter de regrouper le "renouveau" du cinéma québécois dans un même sac (avec un chat tant qu'on y est) ; au lieu de le mettre en relation avec celui de la génération précédente, qui n'a quasiment pas de point commun, je suis déçu que ce texte n'ait pas mieux exploré ce qui pourrait être les racines de ce "renouveau".
    Vous en avez cité quelques unes, fort justement. Merci pour ce texte éclairant et bravo pour votre excellent blogue.

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  4. merci Georges
    tu prends la peine de t'indigner, et ça nous défoule. Comme un chien tourné vers la lune, Sirois-Trahan invente des vagues pour se donner de la crédibilité auprès des Cahiers. Je doute que Sophie Deraspe (et d'autres) apprécie être associée à cette "mouvée" du plan séquence vide, en mouvement dans les dépotoirs et immobile dans les bancs de neige. Et quand tu expliques que les critiques de 24 Images ne partagent pas cette conception sectaire, nous aimerions les voir reprendre ton article. Bravo ! Achpé.

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  5. Cher Monsieur Privet, laissez-moi le temps de terminer la lecture de trois maîtrises, "à lire pour hier" et je vais écrire une réponse à la hauteur. Non, ce faux-débat n'est pas fini...

    Jean-Pierre Sirois-Trahan

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  6. Effectivement Georges, ça remet les pendules à l’heure. Merci pour le lien. Je n’ai pas lu l’article de Sirois-Trahan par contre, parce qu’on m’a dit que lui et ces bonzes étaient prévisibles comme une carte de souhaits. Le pauvre petit monsieur formalise le cinéma comme si c’était une canne de bine. Très soulagé de ne pas faire partie de cette pseudo-nouvelle-nouvelle-« nouvelle »- vague (c’est à se demander où ça va s’arrêter). Ça donne l’impression que ces faiseurs d’images sont embarqués dans un autobus déjà vouée à la mort. Je les plains quasiment, et je ne crois pas qu’ils ont tous demandé ça. Tiens, pour faire une bourde à ces pousseux de crayons et enculeurs de mouches, je fonde ipso facto
    Le mouvement du cinéma abscons, l’anti-Nouvelle Vague, le « raz-de-marée », qui consiste à une seule chose : en finir avec le terme « Nouvelle Vague ». Une expression galvaudée et réductrice; une expression de colonisé. Je vous en prie, cessez ce terme à jamais. C’est presque devenu une « joke ». Faire partie d’un mouvement emprunté à un autre me semble, déjà en partant, la moitié de quelque chose; un semblant de pas vers l’avant. De grâce, pour la prochaine fois, soyez à l’image des cinéastes à venir : originaux. Inventez-vous, bout de criss.

    Ps : Ce sont les femmes qui font déjà le cinéma de demain. Ici, en France, ailleurs. Entre deux maîtrises à lire, l’avez-vous remarqué?

    Robin Aubert

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  7. Personnellement j'aimerais que ce débat continue car je suis curieux de connaître l'origine de cet intérêt pour la question des noyaux. Durs ou mous. C'est sans parler des jeunes pousses, bien sûr, ou toutes autres considérations végétales. Le prochain FNC chez Botanix?

    Simon Galiero

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  8. Monsieur Aubert, vous devriez commencer par lire ce que j'ai écrit, vos petites phrases feraient moins sourire.

    Très cordialement,

    Jean-Pierre Sirois-Trahan

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  9. Cher Simon Galiero,

    Ne vous méprenez pas, j'aime beaucoup votre cinéma raifort malgré certaines réserves purement horticoles. Même si je crois personnellement qu'il est entravé par des tuteurs dont il pourrait se passer et qu'il nous prend parfois un peu trop par la main pour nous montrer ce qu'il ne va pas dans le jardin du Bien et du Mal, me plaisent la profondeur de ses racines, l'aridité du sol où il plante ses plans, son humour cultivé. Votre premier film est très loin d'être un navet et, après un taillage en règle, j'attends les fruits de la prochaine poussée avec impatience.

    Horticolement vôtre,

    Jean-Pierre Sirois-Trahan

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  10. Bonsoir Monsieur Privet,

    d'abord, bien content de découvrir que l'on peut encore vous lire aujourd'hui.

    Maintenant, je sens dans votre texte que vous accusez Sirois-Trahan d'avoir exercé une tyrannie quelconque sur une table ronde qu'il nous aurait imposée pour avaliser ses idées sur cette "mouvée". On s'entend pour dire que son point de vue domine largement ce débat assez peu mouvementé, qu'il paraît en plus sur un site dirigé par Sirois-Trahan, ce qui, oui, peut donner cette impression, mais à ma connaissance cette rencontre est une initiative de 24 Images, et non de Nouvelles Vues.

    De plus, il faut savoir comment s'est déroulé cette table ronde, c'est-à-dire sur une durée d'à peu près un mois, sur un document google que tous les intervenants pouvaient modifier à leur guise en tout temps (ce qui est décrit dans l'introduction du numéro de Nouvelles vues). Si, au final, le point de vue de Sirois-Trahan prend pratiquement toute la place, c'est peut-être simplement qu'à ce moment il avait plus de temps libre que nous... Et si les divers commentateurs étaient foncièrement en désaccord avec Sirois-Trahan, rien ne les empêchaient de s'exprimer. Bon, je ne peux parler pour les autres, je peux simplement dire que j'ai pris la place que j'avais le temps et l'énergie de prendre à ce moment, mais le processus employé était largement démocratique, même si, a posteriori, ce n'était peut-être pas la meilleure idée.

    Bref, vous pouvez critiquer cette idée de renouveau, de mouvée ou de nouvelle vague, peu importe le terme, j'ai mes réserves aussi, mais il ne faut pas croire que tout cela n'avait pour but que de "créer l'illusion d'un consensus". Franchement, j'aurais depuis longtemps réagi si je m'étais senti ainsi utilisé, simple publiciste involontaire d'une idée que je ne défends pas plus que vous (bon, peut-être un peu plus, mais quand même).

    Au plaisir,
    Sylvain Lavallée

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  11. Bonjour Sylvain,

    Content de vous retrouver ici...

    Ceci dit, je n'ai pas, pour reprendre votre expression, accusé Sirois-Trahan d'avoir «exercé une tyrannie quelconque» sur cette table ronde. Je n'ai fait que souligner l'évidence: il monopolise à lui seul presque la moitié de cette conversation à huit, qui, contrairement à ce que vous dites, n'a pas été organisée par «24 images» seulement, mais plutôt - selon ce que dit Sirois-Trahan lui-même dans son introduction - par «24 images» ET «Nouvelles vues».

    Du reste, je conçois aisément que les intervenants invités à cette «table ronde» se soient rapidement désengagés d'un débat où leurs propos semblaient si peu importer à une personne qui monopolise à elle seule près de la moitié des échanges. Car outre quelques citations passées, empruntées à quelques uns des participants pour renforcer sa propre argumentation (du style, «Comme l'écrivait Marcel Jean»..., ou «Comme le disait Marie-Claude Loiselle... »), ce «débat» comporte peu ou pas d'échanges réels autour d'une question sur laquelle il a pourtant la prétention d'en offrir.

    Vous remarquerez d'ailleurs que dans son intro, Sirois-Trahan nous parle de ce qu'il «a retenu», «pour sa part», de ce «débat», avant de citer... ses propres propos (voir son long refrain sur les films des «cinéastes des années 90», et ceux du «constat social» - propos d'ailleurs repris intégralement sur le blogue de Josef Siroka annonçant ce «débat essentiel»).

    J’ajoute qu’après avoir cité abondamment ses propres propos dans son introduction, Sirois-Trahan n’évoque aucune des réflexions des autres participants à cette «table ronde».
    D'où, forcément, cette impression d'un faux débat en forme de monologue, qui ne fait que prolonger et développer plus avant un discours univoque, via d'autres plateformes que celles qui sont normalement acquises à une revue savante.

    Au plaisir,

    Georges

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  12. C’est du grand Privet! Argumentaire minutieux s’appuyant sur une connaissance approfondie du sujet et panache dans l’exécution. Quel bonheur de te lire, et de lire un blog sur le cinéma qui dise vraiment quelque chose.

    Sirois-Trahan me rappelle cet huissier suffisant dans "L'énigme de Kaspar Hauser" qui est obnubilé par l’idée de dresser "un procès-verbal exact, un procès-verbal comme on n'en a encore jamais vu"... et qui passe à côté de tout.

    Geneviève

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  13. Je seconde : Privet à son meilleur !
    Merci Georges

    Juliette

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  14. J’ai tenté d’aller lire les fameuses pages. Ce qui m’a marqué, ce n’est pas la surabondance de qualités face à 2-3 cinéastes masculins. Ça, c’est tel que tel et ils le méritent. Mais votre dédain à l’égard des autres qui ne se retrouvent pas (ou plus) dans ce petit cercle fermé et enfermé. À voir comment vous traitez certains films et certains cinéastes, je n’appelle plus ça de la médisance. C’est d’une grisaille dissuasive. Votre condescendance ne prouve qu’une chose, votre petitesse d’esprit. Ça transpire la tristesse à plein nez et le manque d’amour. Je me demande ce que vous allez chercher là-dedans ? Puis, hier soir, j’ai eu ma réponse. Un ami (critiques de film) m’a écrit ceci:

    "Ce qui est chouette avec la réplique de Privet, c'est qu'il démontre clairement l'aveuglement volontaire des théoriciens qui échafaudent des théories bidon visant uniquement à assurer leur propre gloire académique."

    Ben c’est ça, comme dirait l’autre. En attendant, je vous offre un câlin virtuel parce que vous en avez clairement de besoin. De mon côté, je vais téléphoner pour la millième fois à 24 images qui me doit l’argent de la diffusion d’À quelle heure le train pour nulle part dans leur revue. Ça fait un an que ça traîne et l’on ne retourne pas mes appels. Je me demande si Ouellet et Côté ont reçu le même sort avec New Denmark et Nos vies privées. Mon petit doigt me dit que non.

    Une chance qu’il reste la création parce qu’elle n’attend pas et n’entend pas. Elle est meilleure que nous autres.

    Petites phrases d’Aubert.

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  15. J’oubliais. Puisque Georges nous offres cette tribune et qu’il faut faire souvent avec les moyens du bord, j’en profite pour vous annoncer la projection du film « À quelle heure le train pour nulle part » le 30 novembre à 18h30 à la Cinémathèque dans le cadre des 30 ans de PRIM. Aussi, sur son site Vithèque, le Vidéographe propose 5 de mes courts-métrages (Les Frères Morel, Suzie, Cadillac Clown, M comme Maudit criss et Ken Dryden à prix rétro). Ça ne s’inscrit dans aucune mouvance si ce n’est qu’ils ont tous été conçus avec un bout de ficelle et de la broche à foin.

    À bientôt.

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  16. J'ai cherché un blogue de cinéma québecois sur lequel il n'y avait pas de chicane et j'en ai pas trouvé.

    Est-ce parce qu'il existe beaucoup de jalousie dans ce milieu? Est-ce parce que la compétition est trop forte? Il y a trop de gloire et de succès et d'argent en jeu? Ou est-ce parce que tout ça relève du sacré?

    Les cinéphiles, les critiques, les cinéastes, les critiques des critiques, les quidams, ceux qui commentent les articles de critiques qui critiquent d'autres articles de critiques. Et ainsi de suite. Ils ont l'épiderme sensible ces gens-là. C'est géant votre passion!

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  17. Anonyme #12 : Lorsqu'il est question de notre cinéma, on ne rit plus. C'est géant certain.

    On chiale beaucoup, les blogueux, mais souvent ça ne dépasse pas le caillot d'humeur. Ce débat, même s'il a une touche de guerre intestine, a le mérite de discuter du bout de gras sur le sens (et le large) du monde.

    Ce qui est le plus ironique depuis que l'on discute de la valeur d'une «nouvelle vague» québécoise (ou laissons à M. Aubert le travail de la baptiser), c'est la conciliation des critiques de cinéma lorsqu'il est temps de botter dans le nid de guêpes.

    Si vous avez raison M. Privet, je m'explique mal le désengagement de critiques lors d'un échange de la sorte. Ça se justifie vous croyez?

    Jason B.

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  18. Salut Jason,

    Le désengagement des critiques (ou de qui que ce soit, d'ailleurs) ne se «justifie» pas, pour reprendre votre expression.

    Pour injustifiable qu'il soit, ce désengagement peut toutefois s'expliquer par plusieurs raisons: manque de conviction personnelle chez les uns, peur du débat chez les autres, résignation et sentiment d'abattement généralisés (pas juste chez les critiques, mais un peu partout dans la société), absence de tribunes consacrées aux échanges de ce genre dans les médias officiels, etc... Les causes sont nombreuses et diverses, et feront d'ailleurs l'objet de quelques entrées sur ce blogue au cours des toutes prochaines semaines.

    Considérez donc ceci comme une sorte de pré-bande-annonce d'une discussion à poursuivre «prochainement sur cet écran»...

    Au plaisir,

    Georges

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