jeudi 10 mai 2012

«LA GRANDE FINALE OÙ TOUT EXPLOSE»

The Avengers © Disney / Marvel / Paramount
On y a eu droit la semaine dernière avec The Avengers.

On y a eu droit encore cette semaine avec Dark Shadows.

Et on la retrouvera sans l’ombre d’un doute dans Battleship, Total Recall, The Amazing Spider-Man, Men in Black III, The Dark Knight Rises, G.I. Joe Retalliation et Prometheus (pour ne parler que des films le plus attendus).

De quoi s’agit-il?

De «La Grande Finale Où Tout Explose» - cette séquence-monstre, cette boursoufflure gigantesque, qui semble désormais occuper la dernière demi-heure de tout bon (ou mauvais) «blockbuster», celle où tout – «Absolument TOUT!!!», comme on dit dans les ventes de feu – doit partir, c'est-à-dire flamber, exploser puis virevolter (en direction de la caméra, autant que possible), jusqu’à ce que le spectateur soit sonné, abruti et groggy au point de la soumission, jusqu’à ce qu’il dise enfin, épuisé mais repus, «O.k., ça y est, cette fois j’en ai assez!», du moins jusqu’à sa prochaine dose (qui lui sera immanquablement livrée à la fin du prochain «blockbuster», une semaine ou dix jours plus tard, comme l’indispensable «fix» d’un junkie accro à l’explosion perpétuelle de TOUT ce qui est à l’écran)… 

La «Grande Finale Où Tout Explose» est l’indispensable aria qui vient fatalement conclure ces orgies de destruction virtuelle, le «Soyez-en Paix» qui vient invariablement clore ces grandes messes de gaspillage éhonté, ces célébrations du pouvoir de dépenser et de détruire (les deux sont ici indissociables) que sont devenus les «blockbusters» hollywoodiens. Et la maladie est si répandue qu’elle affecte jusqu’aux esprits les plus originaux et subversifs (ou du moins, perçus comme tels), comme Tim Burton...

Prenez, par exemple, son nouveau, Dark Shadows

Je n’en ferai pas la critique ici, si ce n’est que pour dire qu’il est – jusqu’à son dernier tiers – un film éminemment sympathique, inventif et marrant (sans doute le meilleur Tim Burton depuis… depuis quand au fait? J’ai du mal à le dire, tant ça fait longtemps que ses films me semblent décevants…).

Et puis, alors que Dark Shadows amorce son dernier droit, que Burton doit se mettre à boucler les boucles, à s’arranger pour que chacun retrouve sa chacune et que les dominos qu’il a soigneusement mis en place tout au long du film tombent dans un enchaînement aussi harmonieux qu’efficace, le voilà qui perd les pédales, se met en mode «réalisateur de seconde équipe», abandonne complètement la logique des personnages qu’il a mis en place avec humour, et succombe lourdement au syndrome de la «Grande Finale Où Tout Explose»; puisqu’on a construit un gros décor, il doit sauter; puisqu’on a beaucoup d’argent, on doit le flamber; puisqu’on a des as des maquillages et des effets spéciaux, faisons-les travailler jusqu’à l’épuisement de leurs talents et l’écoeurement du spectateur.

Avec le résultat que tout ce qui précède la Grande Finale de Dark Shadows ressemble à du pur Tim Burton. Et que tout ce qui la suit pourrait être l’œuvre d’un tâcheron anonyme…

C’est comme si – tout d’un coup – l’inventivité s’écrasait devant le pognon, l’humour devant la comptabilité, l’intelligence devant la bêtise et la créativité devant la destruction.

Là comme ailleurs, la «Grande Finale Où Tout Explose» se reconnaît essentiellement à trois choses: sa mise en place laborieuse, qui occupe – dépendant des films – la moitié ou le tiers du récit; sa mise en scène (souvent illisible), qui repose sur un découpage approximatif et un montage pavlovien, multipliant les images de synthèse et les effets pyrotechniques; et son coût (toujours astronomique), qui trahit constamment l’insécurité d’un studio persuadé que «bigger is better», et que le seul moyen de faire mieux que ce qui a précédé est de tripler les portions et de les servir deux fois plus vite.

Ce qui rend la «Grande Finale Où Tout Explose» perversement fascinante, c’est la manière dont elle incarne la spirale inflationniste d’une industrie toujours prête à risquer la faillite dans l’espoir d’en ramasser davantage. Comme si Hollywood n’en finissait plus de répéter le cri d’Al Johnson (récemment repris par Alain Renais) «Vous n’avez encore rien vu.» Et que son seul moyen de nous en montrer plus était d’en détruire davantage. (Ouvrons ici une petite parenthèse. Vous vous souvenez des bonnes âmes qui, au lendemain du 11 septembre 2001, prophétisaient que le cinéma américain ne pourrait plus jamais montrer avec désinvolture des scènes de destruction massive urbaine? Maintenant, repensez à la finale de The Avengers. Des trois Transformers. Du dernier Die Hard. Et de tant d’autres… Plus ça change, plus c’est pareil. Fin de la parenthèse).

Blitzkrieg orgiaque où le spectateur est invité à revenir perpétuellement s’ébahir de la destruction de son monde, le «blockbuster» semble désormais exister pour une chose et une chose seulement: casser la baraque (au propre comme au figuré) en faisant frissonner, puis en rassurant, les Américains moyens que nous sommes tous devenus (que nous vivions à Waxahachie ou à Saint-Télesphore), en flambant à chaque semaine l’équivalent du P.I.B d’un pays du Tiers Monde le temps de nous dire, vingt fois plutôt qu’une «La fin est proche mais ne vous en faites pas – elle sera spectaculaire mais divertissante, et vous y survivrez bien assis dans votre salon.»

C’est le confort et l’indifférence se rassasiant du gaspillage et de la destruction, c’est le spectateur invité à se régaler de la fin de son monde, c’est le public invité à payer pour voir (en IMAX, en 3D et sur sièges vibrants) le pouvoir de l’argent.

Il y a quelques années, j’ai lu une entrevue avec John Carpenter qui se concluait par cette phrase déprimante: «Le cinéma est en train de devenir une multinationale de la stupidité.»

Je ne sais pas ce que vous en pensez, mais je crois – au moins trois mois chaque année – qu’il a parfaitement raison.


1 commentaire:

  1. J'étais de ces bonnes âmes du lendemain du 11 septembre... Et depuis, j'ai pratiquement cessé d'aller au cinéma à cause des grandes finales où tout explose. Je ne peux affirmer que le cinéma soit devenu une multinationale de la stupidité (la bonne âme s'acroche...) mais il me semble polarisé, selon les diktats économiques, entre "les grandes finales où tout explose" et "les gros plans-séquences interminables sur petits nombrils". Ton article me donne envie de relire Dominique Noguez (Le cinéma autrement).

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