mardi 22 mai 2012

REVOIR «LE BANQUET»

Tout est là…

Le carré rouge.

La grève étudiante.

Le pont Jacques-Cartier bloqué par les manifestants.

Jusqu’aux marches nocturnes sur la rue Sainte-Catherine avec l’anti-émeute qui charge dans la foule…

Tout est là, mais dans un film de 2008, signé Sébastien Rose.

Le film s’appelle Le Banquet, et s’il n’est pas passé inaperçu à sa sortie, on ne peut pas vraiment dire qu’il ait été très remarqué non plus. À tel point que peu d’observateurs ont jugé bon de revenir sur ce film qui semble avoir pourtant aujourd’hui quelque chose de prophétique.

En quoi? Regardons un peu l’histoire…

Nous sommes dans une université au bord de la faillite (morale et financière), à l’heure où les étudiants luttent contre une hausse des frais de scolarité, pendant qu’un recteur manipulateur et cynique (j'ai failli écrire "lucide" - tiens, je l'ai écrit!) travaille à l’expansion immobilière du campus. Autour du banquet célébrant l’expansion de l’université («Il faut multiplier les chantiers du savoir à travers la province», annonce le recteur (Raymond Bouchard), «Il n’y a pas de projet plus urgent pour le Québec.»), plusieurs personnages sans liens apparents (une jeune mère cocaïnomane, deux leaders étudiants aux vues opposées, etc...) se croisent au fil d’une histoire qui se resserre graduellement autour de la relation étrange qui lie un jeune étudiant inquiétant (Benoît McGuinnis), obsédé par la fidélité au «plan de cours». à un prof de cinéma (Alexis Martin), amateur de jazz et d’improvisation, qu’il harcèle de plus en plus ouvertement. Jusqu’à une confrontation finale (évitez de lire la suite si vous n’avez pas vu le film), qui évoquera immanquablement les tueries de Polytechnique et de Dawson...

Visionnaire? Oui et non…

Oui, parce qu’avec ses océans de carrés rouges, sa grève étudiante qui s’embrase et ses leaders qui défilent aux nouvelles pendant que les jeunes immobilisent la circulation sur le pont Jacques-Cartier, Le Banquet annonçait clairement les événements qui secouent le Québec depuis plus de trois mois. Non, parce que le film de Sébastien Rose trouve son inspiration (en partie, du moins) dans les événements de 2005 (qui étaient en quelque sorte une répétition pour ceux d’aujourd’hui) et qu’il se situe à la fois au-delà et en deçà du conflit actuel. Au-delà, car l’exploration du film ne se limite pas à une crise circonscrite dans le temps et l’espace, mais s’étend à des sujets qui vont beaucoup plus loin (le choc des générations, la transmission des valeurs, notre tendance à l’amnésie collective…). En deçà, parce que la réalité a – pour l’essentiel – largement dépassé la fiction du film (qui aurait pu imaginer, il y a trois mois à peine, que la bataille contre la hausse des frais de scolarité entraînerait la démission d’une vice-première ministre, l’adoption d’une loi spéciale et un flashback collectif aux événements d’octobre 70?).

Restent un canevas, des situations et quelques répliques qui trouvent un écho très particulier à la lumière des événements récents. Par exemple, cet échange entre le recteur de l’université et le ministre de l’éducation, alors qu’ils visitent ensemble le chantier d’un grand projet immobilier (qui fait d’autant plus penser à l’îlot Voyageur que le film a été visiblement tourné à l’UQAM).



                                                           Le ministre de l’éducation
«En tous cas, pour que le gouvernement garde le cap, on a intérêt à ce que la situation dégénère.»

                                                            Le recteur de l’université
«Laissez-les bloquer le pont encore une couple d’autres matins, monsieur le ministre, et ils n’auront plus beaucoup de sympathisants… Et souhaitons qu’il y ait une grève.»



Ou encore cette autre scène, qui se déroule au moment où la grève éclate, montrant le recteur discutant au téléphone avec un interlocuteur invisible, tout en relaxant sur le divan de son bureau pendant que les étudiants s’emparent de l’université.



                                                            Le recteur de l’université
«Tout est parfait; les étudiants sont divisés, ça pourra pas durer longtemps. Non, vraiment, ils n’ont pas notre entêtement.»


Mais au-delà de ces coïncidences avec l’actualité récente, Le Banquet montre un univers – celui du savoir et de la communauté – menacé simultanément d’en dedans et d’en dehors; d’en dedans, par l’avancée de plus en plus vorace du commerce, d’en dehors, par l’entropie de plus en plus évidente du système. Un effondrement total qui semble être aussi (dans le film, à tout le moins) celui des espoirs nés de la Révolution tranquille; le libre accès de tous à tout, l’abolition des classes et des castes, un savoir naturellement transmis d’une génération à l’autre…

Tout, dans Le Banquet, semble d’ailleurs placé sous le signe de la mise en scène qui s’effondre, du spectacle qui tourne mal, de la représentation ratée; les personnages du film – de la jeune actrice aux leaders étudiants – passent leur temps devant des caméras – les étudiants filment d’ailleurs soigneusement chaque étape de leur prise de pouvoir à l’intérieur de l’université. Mais qu’il s’agisse du studio de télévision où un leader étudiant explique les actions des manifestants, du plateau de tournage où une actrice s’effondre lamentablement, du comité d’arbitrage que Bertrand se plait à tourner en dérision, ou du banquet qui finit dans un bain de sang, tout – ou presque - se termine en queue de poisson (Notons au passage que la mise en scène du début du film - avec son opposition des convives arrivant en limousines et des étudiants qui les observent à travers les barrages de police – n’est pas sans évoquer le récent salon du Plan Nord, où le premier ministre «blaguait» avec les entrepreneurs pendant que l’anti-émeute s’en prenait aux manifestants dehors).

Dans Le Banquet, toutes ces mises en scène tournent court et s’effondrent – le système ne semblant plus rien pouvoir construire – même pas l’illusion de son fonctionnement. La vie de tous les jours n’étant guère plus qu’un leurre (une «vie esthétique», «sans pensée réelle», comme le dit le Claude du Chat dans le sac dans l’extrait que Bertrand regarde pour la énième fois à la télévision). Une illusion à laquelle le film oppose de manière explosive le chaos de la réalité, la seule chose qui semble concrète, inéluctable, réelle, dans ce film où tous les personnages semblent poursuivre des chimères.

Comme le sous-entend la structure même du film, tout le monde dans Le Banquet semble vivre dans son propre film, en marge de celui des autres. Des films qui évoluent parallèlement les uns des autres dans la première partie, où l’on suit les trajectoires apparemment distinctes de personnages sans liens évidents, puis qui les réunit dans une deuxième partie dramatique, resserrant les parcours des différents personnages autour d’un événement déterminant. Bref, une partie centripète, puis une autre centrifuge, sauf que c’est ironiquement dans l’éclatement et la violence que les personnages finissent par se retrouver, amorcer un dialogue et se rapprocher (pas des masses, mais quand même un peu).

«Est-ce qu’on peut changer l’ordre des choses, dans la paix, tout en étant radicalement révolutionnaire?» demande d’entrée de jeu Bertrand, le prof de cinéma, à ses étudiants (dans une scène qui livre paradoxalement – et de façon un peu trop explicite - le «plan de cours» du film, ce «plan de cours» que Gilbert, le jeune cancre, réclame avec urgence, constamment). C’est évidemment la question fondamentale du Banquet (et peut-être même de la tournure que le gouvernement vient d’imposer au conflit actuel). Est-il possible de changer les choses sans sombrer dans le chaos, d’improviser tout en suivant le plan de cours, de vivre au présent sans oublier ce qui nous a précédé?

Quoiqu’il en soit, Gilbert incarne clairement ces gens auxquels on a ouvert les portes de l’université sans qu’ils n’aient aucune véritable envie d’y être (à peine arrivé dans le premier cours de Bertrand, Gilbert explique qu’il devra partir avant la fin!). Gilbert est un client qui exige constamment les «services» pour lesquels il a payé, et la stricte adhérence à un «plan de cours» garantissant le sérieux de son éducation, mais un «client» qui n’a – le film est on ne peut plus clair là-dessus – aucune véritable envie d’apprendre. Il n’est certainement pas représentatif des autres étudiants que nous montre le film, mais son rôle de catalyseur (en entrevue, Rose l’a comparé très justement au Souvarine de Germinal) lui prête une fonction métaphorique qui me semble fragiliser le discours du film (difficile de tirer des conclusions globales sur l’état d’une société quand un film repose à ce point sur les gestes irrationnels d’un personnage aussi proche de la folie).

Je ne sais pas ce que Sébastien Rose pense de la gratuité scolaire, mais son film ne me semble pas militer dans le sens d’une plus grande ouverture de nos universités, au contraire. Dans une scène cruciale où il fustige à la fois le comportement frondeur du cancre qui le harcèle et les rouages du système qui prend pourtant la plainte de ce dernier au sérieux, Bertrand lance à ses collègues: «Voilà où mène la démocratisation du savoir. Voilà où mène la lutte au décrochage à tout prix.»

Cette plainte survient après que Bertrand, une fois de plus harcelé par Gilbert, se soit retourné pour embrasser violemment ce dernier – un geste pour le moins étonnant, qui vient souligner la relation extrêmement ambigüe (et pas toujours convaincante) que Rose noue entre les deux hommes (l’étudiant vient épier le prof par la fenêtre de sa maison tard le soir, dépose comme création originale un scénario que son mentor avait écrit plusieurs années auparavant, et se comporte généralement avec son enseignant comme un amoureux éconduit, frustré de ce qu’il ressent comme un manque d’attention).

Nous avons vu plus tôt Gilbert reprocher à Bertrand de ne pas savoir ce qu’il disait en parlant de filiation, puisqu’il aurait dit à ses étudiants (nous n’avons pas vu la scène en question) qu’il n’avait pas d’enfant. Gilbert serait-il l’enfant que Bertrand n’a pas eu, une sorte de double inversé né de ce refus d’enfanter? L’égalitarisme comme fils illégitime de l’élitisme?

Le Banquet montre clairement un monde orphelin, sans filiation, en panne de transmission – tout y tourne à vide, car tout y est vidé de son sens; tout cède à l’entropie, tout se déglingue et s’effondre graduellement, y compris ce que le film fait mine de construire, ébauche, puis finit lui-même par détruire (voir le dialogue qui s’amorce entre le prof et le meurtrier après la tuerie, une scène qui n’est pas sans rappeler la tuerie de l’Assemblée nationale avec Gilbert dans le rôle du caporal Lortie et Bertrand dans celui du sergent d’armes Jalbert)

Œuvre sur l’impossible rencontre d’extrêmes qui ne trouvent pas de terrain d’entente, Le Banquet est ironiquement le produit d’une collaboration père-fils qui incarne totalement cette idée de transmission. L’écriture à quatre mains de Rose père et fils - le fils adaptant avec son père un projet initialement développé dix ans plus tôt par ce dernier - a abouti à une œuvre dont la force et les faiblesses semblent d’ailleurs délimitées par cette rencontre entre deux générations; une œuvre forte mais inégale, éloquente mais parfois trop lourdement «signifiante», qui semble un peu se perdre entre deux âges et deux époques – le film d’un «vieux jeune homme» ou d’un «jeune homme vieux», qui a un pied dans le cinéma politique des années 60/70 (à mi-chemin, grosso modo, entre les films de Gilles Groulx et de Denys Arcand), et l’autre dans celui du cinéma choral violent des années 90/2000 (grosso modo, celui du Haneke de Code inconnu et de 71 Fragments d’une chronologie du hasard). D’où, peut-être, l’aspect un peu trop démonstratif de l’ensemble, d’où aussi le côté «cours magistral» du film (Bertrand et ses créateurs ne sont pas enseignants pour rien). 

Certains personnages, voire des intrigues secondaires entières (comme celle qui lie l’un des deux leaders étudiants à sa famille haïtienne) semblent exister uniquement pour «dire» quelque chose d’important, et disparaissent dès qu’ils ont rempli leur fonction, comme s'ils n’avaient pas de vie propre, d’existence individuelle, au-delà de leur rôle dans le discours thématique du film.

Étonnamment pour un film aussi rempli d’évènements dramatiques, Le Banquet est finalement une œuvre assez peu émouvante; des personnages principaux, seul celui de Catherine De Léan arrive vraiment (grâce au talent de l’actrice et à l’attention particulière avec laquelle elle est filmée) à transcender sa fonction symbolique pour devenir vraiment tridimensionnelle.

Ironiquement (ou peut-être pas), la scène la plus émouvante du film – qui est aussi la toute dernière - ne met en scène aucun des personnages principaux, mais plutôt une figure secondaire – Stéphane (Émile Proulx-Cloutier), le jeune remplaçant de Bertrand, qui répète seul, dans une classe déserte, le petit laïus avec lequel son prédécesseur accueillait ses élèves au début du film. Seul, mais pas complètement, puisque Stéphane répète ce qu’il dit en souvenir de celui qui l’a précédé, dans l’espoir de le transmettre à ceux qui s’apprêtent à le suivre. Un personnage en forme de trait d’union, donc, un trait d’union mince, certes, mais néanmoins porteur d’espoir dans un film où personne ne semble plus «connecter» avec personne.

C’est aussi ironiquement dans ce rare moment de solitude que se joue le seul véritable moment de transmission du film, car ce monologue du nouveau professeur est en fait un dialogue qu’il entretient à la fois avec son ancien prof et avec ses futurs élèves, et se clôt par la répétition en sourdine des dernières répliques d’un de ses (et de nos) films fétiches: «Mononcle, réveillez-vous!» répète le jeune homme en écho au héros de Mon oncle Antoine. «Réveillez-vous…».

Le jeune enseignant se parle-t'il alors à lui-même? Implore-t'il le réveil de son professeur endormi à jamais? S’adresse-t'il aux «mononcles» du Québec (qui ne comprennent toujours pas, pas plus aujourd’hui qu’en 2005 ou en 2008)? Ou appelle-t'il la jeunesse qui, ce printemps, semble avoir commencé à réveiller enfin notre province de son sommeil profond (à moins que ce réveil ne soit qu’un autre rêve – hypothèse inquiétante, certes, mais sait-on jamais)?

Comme tout bon constat, Le Banquet nous laisse avec beaucoup plus de questions que de réponses. Le silence qui a accueilli la sortie du film de Sébastien Rose (et qui continue de l’entourer, malgré les événements des dernières semaines) témoigne une fois de plus de la difficulté (voire de l’impossibilité) d’avoir de vrais échanges d’idées au Québec. Revoir Le Banquet aujourd’hui, c’est pourtant réaliser que les questions qu’il soulevait sont plus sérieuses que jamais. Et qu’elles appellent des réponses urgentes ou à tout le moins le début d’un dialogue.

Mais avec qui?

En posant cette question, difficile de ne pas penser à une phrase de 24 heures ou plus..., récitée par Gilles Groulx, qui apparaît un peu plus tôt dans Le Banquet: «Ce film est un suspense car son dénouement dépend de nous tous.»

C’était vrai hier. 

Ça l’est peut-être encore plus aujourd’hui…


4 commentaires:

  1. marie claude m23 mai 2012 12:05

    Georges,
    Comme d'hab, ton texte est inspiré, intelligent, sensible à ce film mésestimé à sa sortie et qui m'avait fait le plus grand effet, comme tu le sais. Merci de lui donner une seconde vie alors que la réalité est (malheureusement) en train de rejoindre la fiction. Il y a quwlques films dans cette veine qui nous disent tellement bien qu'on préfère ne pas les voir.
    marie claude

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  2. Hubert-Yves Rose23 mai 2012 19:35

    Il faut également revoir LAURENTIE, film injustement incompris, méconnu, oublié.

    Hubert-Yves Rose

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    1. Effectivement. Je me permets d'ailleurs de vous suggérer le long texte que j'avais écrit au moment de sa sortie: http://www.la-jetee.com/2011/11/une-terre-sans-espoir-ou-quelques-notes.html

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  3. Une méthode pour évaluer les connaissances qu’un individu peut élaborer à propos de lui-même se rapporte à ses réactions devant son image dans un miroir. Un test courant pour vérifier l'intelligence d'un animal consiste à le placer seul devant un miroir après l’avoir marqué avec de la peinture à un endroit où il ne peut pas s'observer lui-même, par exemple sur le front. Si l’animal attaque son reflet ou le fuit, c'est signe qu'il ne comprend pas que c'est lui qu'il voit dans le miroir et non pas un autre animal. Par contre, s'il tente de savoir ce qu'il y a derrière le miroir, s'il touche la marque de peinture avec insistance et s'il inspecte diverses autres parties de son corps qu'il ne peut observer par lui-même, c'est signe qu'il comprend que c'est lui qu'il voit dans le miroir et qu'il a conscience de lui-même. À ce jour, seuls les grands singes, le dauphin, l'orque, la pie et l'éléphant se reconnaissent dans le miroir. Les premiers tests faits avec les grands singes n'ont pas été concluants car les chercheurs plaçaient la caméra en face de l'animal. Or, les grands singes détestent se regarder dans les yeux, ce qui les amène à détourner le regard de l'écran. Si l'on place la caméra de côté, le grand singe se reconnaît aisément.

    Il y a des singes plus grands que d'autres. Merci de nous l'avoir rappelé.

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