dimanche 3 juin 2012

CHARLOTTE, ALBERT ET LES AUTRES sur «LAURENCE ANYWAYS»


© Alliance Vivafilm
L’image que l’on a de soi.

Le regard que les autres portent sur nous.

L’apparence que l’on a toujours rêvé d’avoir.

L’idée que les autres s’en font…

Bien avant de parler de changement de sexe, d’amour ou de couple, Laurence Anyways est un film sur le regard, l’image et la perception.

Tout au long de l’entrevue qui encadre le film (elle s’amorce dès le début et se termine presque à la fin), Laurence Alia (Alia = différent, transformé, en latin) plaide en quelque sorte pour une morale du regard.

De la séquence d’ouverture (qui nous montre, de son point de vue, le regard des étrangers que Laurence – devenue femme - croise sur son chemin), à l’avant-dernière scène (où Laurence reproche à la journaliste qui l’interviewe d’éviter son regard, expliquant qu’elle a besoin du regard des autres car nous avons tous «besoin d’air pour respirer»), Laurence soulève des questions importantes, tant sur le plan humain que cinématographique. Des questions qui m’auraient sans doute passionné si Laurence ne pêchait pas en refusant justement aux autres ce qu’elle réclame constamment (et à juste titre) pour elle-même: le droit d’être regardé sans jugement, à part entière, pour ce qu’elle est - un être humain.

De fait, Laurence Anyways évoque constamment une éthique du regard, mais cette éthique, le film ne la pratique pas. Pire: le film ne s’intéresse qu’aux autres pour les stéréotyper, les instrumentaliser et en faire les pantins subissants du discours qu’il a décidé d’asséner.

© Alliance Vivafilm
Prenez par exemple Charlotte et Albert, les deux personnages avec lesquels Laurence et Fred se retrouvent lorsque leur couple se sépare (avant de tenter de se reformer un peu plus tard)… Bien qu’ils occupent théoriquement des rôles importants dans l’histoire du film (Albert a même un enfant avec Fred), Charlotte et Albert comptent pour du beurre dans Laurence…. Ils ne sont jamais vraiment regardés (ni par Laurence, ni par le cinéaste), demeurent complètement unidimensionnels (malgré la place qu’ils occupent théoriquement dans le récit), et restent de A à Z les stéréotypes qu’ils incarnent d’entrée de jeu; Charlotte est «la brave pauvre fille qui prend aveuglément soin de Laurence jusqu’à ce que, trahie, elle se venge en révélant sa présence à Albert»; et Albert est «le beau gosse fade qui fait un p’tit à Fred et qui l’enferme dans un gros bloc gris à Trois-Rivières». 

Si Albert a au moins un moment d’humanité (son coup de fil à Fred, qui l’a quitté provisoirement pour retrouver Laurence), où il a droit – brièvement et hors champ – à quelque chose qui suggère une vie intérieure, Charlotte n’est jamais montrée comme autre chose qu’une pauvre fille qui «dérange» Laurence lorsqu’elle rentre dans leur appartement, qui ne semble strictement rien faire ou partager d’autre avec elle, et qui est complètement larguée par les «mots d’esprits» que Laurence échange avec les Five Roses (la famille adoptive de Laurence, que Dolan trouve visiblement irrésistible, mais qui devient vite une des créations les plus irritantes du film).

En clair, Charlotte et Albert n’existent que pour être abandonnés. C’est comme s’ils n’avaient aucune vie au-delà de l’emploi manichéen que leur réserve le film (démontrer le vide absolu de ce que Laurence a appelé plus tôt «un bonheur idiot»). Ce sont des personnages univoques, utilitaires et sans nuances, qui sont plantés là pour faire une chose et une chose seulement. Comme le gros bonhomme qui aborde Laurence dans un bar n’existe que pour le provoquer et être remis à sa place. Comme la serveuse de resto à qui Fred fait la morale n’existe que pour la provoquer et être remise à sa place. Comme les membres de la direction du cégep n’existent que pour incarner l’intolérance de la société et être remis à leur place. 

Confortablement situé dans une décennie où son histoire prend des allures de combat d’avant-garde, Laurence Anyways a une empathie à deux vitesses («Regardez-moi tel que je suis, même si vous ne valez pas la peine que je vous regarde.»), qui laisse un goût amer dans le contexte d’un film qui voudrait donner des leçons de regard. C’est un peu comme si le film disait «Tout le monde a droit d’être respecté et vu pour ce qu’il est. Surtout les gens qui s’habillent avec goût, savent harmoniser leurs couleurs et sont capables d’envoyer des vacheries bien tournées.» 

Certes, Fred, Laurence et sa mère (sur laquelle je reviendrai plus tard) échappent à cette règle. Mais ces personnages sont bien les seuls; la presque totalité des autres appartiennent à la masse informe des quidams anonymes (quand le montage ne les associe pas à des gargouilles moyenâgeuses), une plèbe diffuse et quelconque – comme celle de la tirade de Fred, au resto – au comportement indifférencié et bovin. Le choix des acteurs va d’ailleurs souvent dans le sens de ce type-casting; on retrouve Yves Jacques en professeur gai (comme dans Le Déclin…), Sophie Faucher en fausse Française (comme dans Ding et Dong), Denise Filiatrault en waitress (comme dans Il était une fois dans l’est). Utilisation du type-casting pour sauver du temps d’exposition? Peu probable dans un film qui prend le temps de raconter les choses.

À 159 minutes, Laurence Anyways a tout le temps nécessaire pour s’intéresser à ses personnages. Il a tout le temps, mais il n’en a apparemment pas l’envie.
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Le film privilégie d’ailleurs presque constamment le superflu (les vêtements qui tombent du ciel au ralenti, les dorures du grand décor des Five Roses, le faste viscontino-clipesque du «Ciné-Bal»…) à l’essentiel (le regard des personnages – qu’ils soient pour ou contre Laurence) où se joue le drame. Et c’est d’autant plus dommage que Dolan, cinéaste incontestablement doué, est parfaitement capable de se concentrer sur l’essentiel, comme il l’avait démontré dans J’ai tué ma mère et comme il le montre parfois ici avec les confrontations entre Laurence et Fred - filmées de façon forte et intense, à la Cassavetes - ou grâce à des trouvailles visuelles plus modestes mais efficaces (comme les trombones que Laurence met aux bouts de ses ongles, ou comme le silence tendu qui accompagne son entrée en classe habillé en femme). Dans ces moments – qui accompagnent la vie intérieure des personnages – son talent soutient beaucoup mieux son sujet que dans ces scènes de pures extravagances visuelles, scènes qui laissent d’ailleurs l’impression que le film et les personnages sont obsédés par le trivial et le superficiel…

Cette impression se confirme quand on regarde de plus près les activités du couple Laurence-Fred, activités qui tournent souvent autour d’une seule et même occupation - rire des autres; de ceux qui peignent la chambre de leurs enfants en couleurs pastels, de ceux qui trouvent que le belvédère du Mont-Royal est un endroit romantique, de ceux qui collectionnent des bibelots de mauvais goût (la faute de goût étant apparemment un des pires crimes possibles dans l’univers dolanien). Bref, de ceux qui viennent involontairement garnir la «liste des choses qui nous enlèvent du plaisir» que Laurence et Fred entretiennent avec une puérilité adolescente jusqu’au milieu de la quarantaine…

Que la dérision puisse être une forme de partage, c’est évident – elle a même donné à Annie Hall une de ses meilleures scènes (rappelez-vous la vignette où Woody et Diane Keaton commentaient l’allure des différents passants sur un banc de Central Park). Mais voilà: c’était une courte scène dans un film d’une heure et demie montrant deux personnages qui partageaient aussi clairement d’autres choses. Or, dans Laurence…, il y a peu d’autres partages; Laurence et Fred aiment tout simplement rire des autres (mais n’aiment évidemment pas que les autres fassent de même). Lorsque le couple se retrouve à Trois-Rivières, il célèbre d’ailleurs ses retrouvailles post-coïtales en ajoutant des items de la maison que Fred partage avec Albert à leur interminable liste (une invention sur laquelle le film revient d’ailleurs avec une telle insistance que le spectateur qui s’ennuie parfois un peu, comme j’ai malheureusement fini par le faire, risque fort de commencer à compiler la sienne, avec, au sommet, les ralentis pompiers, le filmage de nuque, la surabondance de scènes reposant sur des choses qui tombent du ciel…).

J’avais beaucoup aimé J’ai tué ma mère, dont la fièvre adolescente, le nombrilisme forcené et le discours monomaniaque étaient parfaitement en phase avec la crise de son héros (et avec l’adolescence en général). Mais ces mêmes qualités déployées dans un film aux personnages supposément plus mûrs, aux ambitions beaucoup plus grandes et au discours nettement plus moralisateur ne font que souligner l’espace qui sépare encore l’incontestable talent de Dolan de ses capacités à ce stade-ci de son évolution. Une démesure qui s’exprime tant par la figure visuelle préférée de Dolan (la parade – Laurence est souvent filmée conquérant l’espace, comme un mannequin arpentant en runway - voir la scène de la traversée du couloir à sa sortie de classe), que sur son mode d'échange préféré: le monologue (songez aux soliloques parallèles de Dolan et d’Anne Dorval dans J’ai tué ma mère, ou aux dialogues de sourds que s’échangent Laurence et Fred en voiture dans Laurence...). Chez Dolan, le mode d’expression préféré reste le discours; Laurence expliquant à Fred qu’il est une femme prisonnier d’un corps d’homme; Laurence racontant à ses élèves que Proust se limite finalement à peu de choses; Laurence relatant longuement son histoire à la journaliste du début à la fin du film…

Cette particularité est d’ailleurs visiblement moins propre à Laurence qu’à l’auteur puisqu’on la retrouve dans plusieurs de ces personnages; qu’il s’agisse de Stéfanie (véritable machine à one-liners du film), de Mamy et Tatie Rose (dont les radotages ennuyants lassent très rapidement) ou même de Fred (voir sa désormais célèbre tirade dans la scène du restaurant).

Dans Laurence…, on crie souvent, on monologue beaucoup et on explique longuement. Mais on dialogue finalement très peu. Et on écoute rarement.

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Ici comme dans son premier film, la mère reste, chez Dolan, le seul personnage auquel l’auteur (et son protagoniste) prêtent un tant soit peu d’autres dimensions. Sans doute parce que la mère demeure – peu importe le gouffre qui la sépare du protagoniste, et le mélange de haine et d’amour qui les unit – l’origine du «moi», un être dont la dérive (vers la vie rangée, le mauvais goût, etc…) reste un mystère digne d’intérêt pour notre protagoniste dans la mesure où il peut encore l’éclairer sur ses origines…

Mais hors de la mère, point de salut; le reste de l’humanité ne semble intéresser Dolan que dans la mesure où elle permet de grandir Laurence, d’en faire une victime ou un martyr en lutte contre l’incompréhension de tout le monde.

Prenons par exemple cette scène du restaurant dans laquelle Fred s’en prend à une serveuse qui se moque de Laurence.

Outre le fait que cette scène semble manifestement conçue pour nous refaire le coup de la tirade qu’Anne Dorval servait au principal dans J’ai tué ma mère, il est difficile de ne pas être heurté par l’agenda complètement démagogique de la scène; la serveuse apparaît le temps de balancer ses trois répliques et (surtout) d’encaisser sans broncher une tirade qui commence par «ostie d’grosse vache», se poursuit en l’affublant de toutes les tares du fascisme ordinaire, et se termine par «T’as pas le droit de parler, ferme ta câlisse de gueule!». Beau plaidoyer pour la tolérance et l’ouverture sur l’autre...

Ce morceau de bravoure (un peu trop manifestement calculé pour séduire le public) est d’autant plus grotesque qu’une serveuse (surtout une qui est jouée par Denise Filiatrault) n’endurerait jamais ce genre de tirade sans broncher, et qu’on imagine mal la clientèle d’un resto familial assister impassiblement à une scène de ce genre. Cette serveuse et cette clientèle ne sont visiblement là que pour permettre à Fred une montée de lait aussi thérapeutique qu’improbable, et aussi spectaculaire que manichéenne.

La scène est d’autant plus dérangeante que le casting de Filiatrault dans ce rôle rappelle inévitablement sa participation à Il était une fois dans l’est du tandem Tremblay-Brassard – une oeuvre qui débordait d’une qualité fondamentale qui manque cruellement au film de Dolan: l’humanité. Une humanité qui n’est pas réservée qu’aux personnages qui pensent comme l’auteur, mais qui est offerte également et naturellement (comme l’oxygène que réclame Laurence) à tous les personnages du film: les gais et les straights, les sensibles et les épais, ceux qui ont du goût et ceux qui n’en ont pas, les verbomoteurs et ceux qui ne savent pas s’exprimer.

Voir Manda Parent accoudée à son balcon, dans le film d’André Brassard, ce n’était pas que voir une grosse madame désormais coupée du reste du monde; c’était voir une vie d’espoirs trahis et pourtant encore vivants, une femme prisonnière du réel et pourtant débordante de rêves, un personnage entier avec ses grandeurs et ses misères, ses espoirs et ses mesquineries. Et le film du tandem Brassard-Tremblay entrecroisait une douzaine de personnages tout aussi complexes – du gay basher de Denis Drouin à la sœur frustrée de Rita Lafontaine, en passant bien sûr par Hosanna et la Duchesse de Langeais – avec la même humanité, le même regard, la même absence de jugement, sans chercher à faire mal paraître les uns pour faire mieux paraître les autres (comme le film de Dolan le fait malheureusement très souvent, comme si son humanité était une chose à être distribuée avec parcimonie, comme une médaille, à ceux qui la mérite)…

© Alliance Vivafilm
Pour dire les choses crûment, Laurence Anyways est un film qui manque étrangement d’empathie. Le film est passionnel sans être chaleureux, flamboyant mais superficiel, extravagant sans être généreux. Laurence Anyways en met plein la vue, certes, mais il éblouit par ses effets et son panache – rarement par l’émotion ou la vérité qui s’en dégage.

En ce sens, le film est un peu comme Laurence – il voudrait être autre chose que ce qu’il est. Là où son sujet semblerait l’amener tout naturellement sur la voie du drame intimiste, son traitement cherche à le transformer en un drame épique. D’où le sentiment que tout est gonflé hors de proportion; le combat de Laurence n’est pas que la lutte d’un homme pour devenir une femme – «Non sire, ce n’est pas une révolte, c’est une révolution.», réplique le duc de La Rochefoucauld de Laurence au Louis XVI d’Yves Jacques. Le «Ciné-Bal» où Fred rencontre Albert n’est pas une simple soirée dans un club où deux personnages se croisent, mais une célébration somptueuse (Le Guépard en vidéoclip) qui semble tout droit sortie d’un conte de fées - une lecture que le film favorise d’ailleurs en faisant de la maison d’Albert une sorte de château fort de banlieue, du repaire des Five Roses une espèce de caverne d’Ali Baba et de l’Île au Noir un genre de Forêt Noire, un lieu de mort et de renaissance mythique. Reste toutefois, encore et toujours, cette impression que le film essaie, comme la grenouille de la fable, de se faire plus gros et plus important qu’il ne l’est…

Mais il y a pire: en trois films à peine (et à 22 ans seulement), Dolan semble déjà en proie à cette tare qui guette généralement des cinéastes beaucoup plus âgés: l’auto-parodie.

La pluie de vêtements multicolores qui tombent du ciel (comme les grenouilles de Magnolia) quand Laurence et Fred arrivent à l’Île au Noir est le genre de scène qu’un parodiste aurait pu imaginer en voulant pasticher le style Dolan. De la voir mise en scène par le cinéaste lui-même a de quoi inquiéter, et fait craindre qu’il s’entête malheureusement dans la voie (amorcée par Les amours imaginaires) de la surenchère stylistique pubarde (quand Dolan dit qu’il avait en tête la bande-annonce de son film avant même le tournage, on le croit volontiers – c’est d’ailleurs là tout le problème: les «flashs» visuels du film sont généralement de l’ordre de «trouvailles» de pub ou de clip).

Ce genre de chose pouvait encore passer dans Les amours imaginaires - le film était un divertissement pop, relativement léger et modeste, conçu et tourné dans l’urgence, une œuvre que Dolan avait d’ailleurs soigneusement pris soin de décrire comme un «entremets» entre deux films plus substantiels. Mais Laurence… se veut plus qu’un film substantiel, il se veut un film épique - par sa durée, son budget, son ampleur narrative et son très grand nombre de personnages. Mais si Laurence… est un film épique, il est sans doute le premier à vouloir l’être en arpentant l’espace qui sépare un homme de son miroir.

Car si Laurence... semble finalement trop long, ce n’est pas tant à cause de ses détours inutiles (comme les intermèdes avec les Fives Roses), ou parce que certaines scènes s’étirent indument (ce qui n’arrive pas si souvent que ça, en fait), mais tout simplement à cause de l’impression que le film prend finalement beaucoup de temps pour raconter très peu de choses.

Au début du film, Laurence cite à ses élèves une phrase que Céline avait écrite sur l’auteur d’À la recherche du temps perdu: «Proust explique beaucoup pour mon goût: 300 pages pour nous faire comprendre que Tutur encule Tatave, c'est trop.» Ironiquement, on pourrait dire à peu près la même chose de Laurence Anyways: Dolan explique beaucoup: 2h39 pour découvrir qu’un homme préfère son reflet en femme, c’est trop.

D’autant plus que le personnage le plus bouleversant du film n’est finalement pas Laurence mais Fred…

Après tout, Laurence atteint grosso modo son but à la fin du film; il est devenu écrivain et femme. Et si Laurence est probablement dévastée par la fin de son histoire d’amour avec Fred (enfin, on le suppose…), elle ne le manifeste, ni le laisse entendre où que ce soit à la fin du film. De son côté, Fred ne voulait qu’une chose: être avec Laurence. Et en essayant d’être avec un homme qui lui a ultimement préféré son reflet en femme, elle a perdu à la fois l’amour de sa vie, sa petite existence rangée et une grande partie de son identité.

© Alliance Vivafilm
D’où l’impression étrange que le film ne raconte finalement pas l’histoire d’un couple, mais celle d’un être prisonnier de lui-même (impression renforcée par les deux affiches différentes du film: la plus connue, qui montre Laurence la tête lovée dans le cou de Fred – comme un vampire? – et l’autre, où l’on voit Laurence, seul devant un mur, les mains sur sa nuque).

Éloge narcissique de la primauté du moi aux dépens de l’amour de l’autre? Peut-être, et dans le fond, pourquoi pas? Après tout, À tout prendre (peut-être le plus grand film de l’histoire du cinéma québécois) était-il autre chose que ça?

Mais là où Jutra se regardait brutalement, sans pitié, partageant ses rêves mais aussi ses mesquineries les plus crasses (souvenez-vous du moment, où, après avoir emprunté l’argent nécessaire à l’avortement de Johanne, il «célèbre» en allant s’acheter un «pull en mohair d’Italie»!), Dolan cherche à faire de son Narcisse une pure victime, un véritable martyr, un héros moralisateur, certes, mais avant-gardiste et incompris.

Pourtant, qu’a sacrifié Laurence dans cette histoire d’amour où elle a demandé à Fred de tout sacrifier? Difficile à dire…

De fait, le film nous révèle tardivement (dans son avant-dernière scène, en fait) que l’histoire d’amour impossible qu’il raconte est moins celle qui se joue entre Laurence et Fred, que celle – beaucoup plus vieille et peut-être insoluble – qui se joue entre Laurence et l’image qu’il a de lui-même. «Tu veux savoir si ça valait la peine de te perdre?», demande alors Laurence à Fred. «Disons que je ne regrette pas de me lever le matin et de me voir comme j’ai toujours rêvé d’être.»

Face à ce constat (Narcisse est seul et triste, peut-être, mais néanmoins heureux de se voir enfin comme il a toujours rêvé d’être), que faire, que dire, où aller?

Le film ne semble pas plus le savoir que Laurence. À tel point qu’après deux heures et demie d’avancée chronologique, Dolan se paye un gigantesque flashback, un retour à la scène originelle du couple, celle de la rencontre, le seul moment qui puisse encore faire exister la promesse d’un amour que l’on sait maintenant condamné avant même ses débuts. Un amour qui ne peut plus exister que dans les brumes du souvenir et dans les faux-semblants d’un plateau de cinéma…

Nous voyons alors Laurence se présenter à Fred par le biais d’une phrase qui annonce déjà sa nature double – à la fois masculine et féminine, francophone et anglophile, changeante et pourtant toujours fidèle à elle-même.

On comprend alors qui Laurence aimera toujours par-dessus tout, jusqu’au bout, envers et contre tout. Et ce n’est pas Fred.

C'est Laurence. Laurence Anyways.


4 commentaires:

  1. Magnifique critique, qui dit ce qu'elle a à dire. Je verrai le film.
    Bonne chance pour la suite (je trouve tout ce que vous écrivez très intéressant même si je ne suis pas sure d'être d'accord pour tout !) ...

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  2. Bonjour Georges,

    Solide critique de Laurence Anyway... Articulée, fouillée, limpide. Du bon boulot de critique comme il s'en fait trop peu au Québec.

    J'espère que tu vas bien...

    Martin
    Rouyn-Noranda

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  3. On peut dire ce que l'on voudra de lui mais le cinéma de Dolan est tout à fait à part entière : c'est ce que j'aime chez lui et son trop plein stylistique. J'ai adoré le film. Péniblement déçu par la dernière scène et par l'excursion sur l'Ile au Noir qui n'apporte que de la pitié au pauvre Xavier (visite chez le couple "test" pour discuter de la transformation des organes génitaux et qui sublime le tout par "fumons un joint et tout ira mieux" (en gros)). Mais ému par la très brillante Suzanne Clément, son interptation et sa vulnérabilité. Melvil Poupaud, par contre, ne m'a en aucun point touché malgré qu'il soit le protagonniste absolu de cette fresque sentimentale inexistante. "90's show" partout à tout, sublimé par le côté rétro et immaculé du bon goût très prononcé du réalisateur.

    159 minutes qui m'ont fait du bien.

    Et bravo pour l'excellente critique tout à fait juste même si je n'en pense pas le quart.

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