dimanche 10 juin 2012

LA FIN DES CHOSES sur "COSMOPOLIS" et "LE CHEVAL DE TURIN"

Difficile d’imaginer deux films plus différents...

D’un côté, le Cosmopolis de David Cronenberg, résolument contemporain, archi-bavard et on ne peut plus urbain; de l’autre, Le Cheval de Turin de Béla Tarr, quasi-moyennageux, presque sans dialogue et planté dans une campagne totalement coupée du monde.

Pourtant, ces deux films partagent plusieurs choses; à commencer par le fait de tourner autour d’un moyen de se déplacer - une limousine blanche, qui est coincée dans le trafic, chez Cronenberg; un cheval noir, qui ne peut plus avancer, chez Béla Tarr. Ça, et une incontestable atmosphère de fin du monde - celui de capitalisme le plus sauvage, chez le premier, celui de la misère la plus noire, chez le second.

Le héros de Cosmopolis se voudrait au-dessus de la tempête, les personnages du Cheval de Turin sont en plein dedans. Dans Cosmopolis, l’écho du monde extérieur est quasi-inaudible à travers les parois de la limo capitonnée du personnage principal; dans Le Cheval de Turin, il est en revanche impossible d’échapper au bruit de la tempête qui souffle constamment à l’extérieur de la maison où vivent le vieil homme et sa fille. À l’extérieur, ça brasse parfois; des manifestants viennent secouer la limousine, des tziganes débarquent chez le fermier et sa fille. Mais nos protagonistes continuent leur chemin tant bien que mal, en espérant que la catastrophe que ces forces extérieures annoncent les épargne…

Dans les deux cas, l’"action", si on peut la décrire comme telle, reste résolument statique, et tourne autour de la répétition cyclique, en spirale, d’un certain nombre de rituels (les nombreuses visites que le milliardaire de Cosmopolis reçoit régulièrement dans sa limousine; les gestes quotidiens qui jalonnent la vie du tandem père-fille dans Le Cheval de Turin). Et dans les deux cas, cette mécanique du rituel s’épuise inéluctablement, comme une spirale descendante, qui se rapproche de sa fin, lentement mais sûrement, jusqu’à ce qu’il ne reste que deux personnages à l’écran, confrontés à la réalisation incontournable que la fin est proche.

Dans chacun des deux films, les personnages tentent à un moment d’échapper à leur sort; la limo du héros de Cosmopolis s’arrache au traffic à la faveur de la nuit, mais cela n’empêche pas son protagoniste d’embrasser jusqu’au bout son funeste destin. Comme les personnages du Cheval de Turin tentent d’échapper au leur en fuyant leur ferme, pour toutefois y revenir après avoir brièvement franchi la colline qui les sépare du reste du monde.

Qu’a vu le millardaire de Cosmopolis entre la fin du jour et la tombée de la nuit?

Qu’ont découvert les fermiers du Cheval de Turin en allant voir ce qui se cachait au-delà de leur colline?

Mystère.

D’ailleurs, peu importe, finalement…

Dans un cas comme dans l’autre, ils décident de continuer leur chemin, le premier sans sa limo, les seconds sans leur cheval. Les cinéastes nous épargnant heureusement les derniers instants de leur chemin de croix. Comme par respect pour un destin inéluctable qu’il ne sert à rien d’illustrer – la fin ne faisant plus l’ombre du moindre doute…

Le film de Cronenberg avait commence par un extrait d’un poème de Zbignew Herbert, tiré de son "Rapport de la ville assiégée": "un rat devint l'unité d'échange".

Le film de Béla Tarr s’était ouvert sur une voix-off racontant qu’un jour, à Turin, Nietzsche avait enlacé un cheval d'attelage épuisé, puis perdit la raison.

La sortie simultanée de ces deux films à Montréal n’est évidemment rien d’autre qu’une coïncidence.

Mais c’est une coïncidence qui met en relief la fascination partagée par deux artistes pour un thème qui est bien de notre époque: l’entropie, l’anéantissement, la fin des choses.

Ce moment désespérant où l’on se rend compte - que l’on soit riche ou pauvre, milliardaire ou paysan, bavard ou muet – que la fin est non seulement proche, mais que la bête n’en peut plus, et que sa mort sera une délivrance.

Deux films à voir, donc.

Mais de grâce, surtout pas en même temps…

* * *

Ceci dit, j’en profite pour annoncer aux habitués de ce blogue (que je remercie sincèrement pour leur fidélité, leur soutien et leurs encouragements) que "La Jetée" suspendra ses parutions pour l’été, le temps des vacances.

Des vacances des blockbusters décérébrés, des p’tits films sympas sortis à la hâte des fonds de tiroirs et de l’obligation d’écrire sur le cinéma à une période où la réalité me semble infiniment plus intéressante (et préoccupante).

Si l’urgence d’écrire s’empare de moi au cours des prochaines semaines, j’y reviendrai évidemment sans la moindre hésitation.

Mais sinon, on se retrouvera ici en septembre, en espérant qu’il nous amène autant de bons films que l’automne dernier et que le climat social nous rapprochera du moment béni où nous serons enfin libérés des Libéraux.

D’ici-là, bon été, bon cinéma et bonnes manifs…


10 commentaires:

  1. Bon été Georges (je m'en permets)! Au plaisir de te relire cet automne.

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  2. Cher Georges,
    L'été se terminant dans quelques heures, peut-on espérer vous relire bientôt?
    Une fille qui espère...

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  3. Chère Marie,
    Un grand merci pour votre mail…
    La réponse honnête à votre question (et je ne vois pas de raison de vous en donner une autre) est “Je ne sais pas encore” :)
    Ce blogue demande du temps, j’en ai de moins en moins, et comme il faut bien gagner sa vie et que j’ai beaucoup de projets, je ne sais pas encore si je vais reprendre le colier, et si oui, à partir de quand et à quel rythme…
    Je vous invite donc à venir faire un tour ici de temps à autre, histoire de vérifier si je reprends du service ou non.
    Mais sâchez, dans un cas comme dans l’autre, que votre mail m’a beaucoup touché…
    Merci encore.
    Au plaisir,
    Georges

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  4. georges,
    j'ai découvert votre blog il y a seulement quelques mois au hasard de recherches sur shining. j'ai donc commence à vous connaître par cet excellent article que je me suis empresse de partager avec mon entourage cinephilique.
    depuis je parcours régulièrement votre blog et admire sincerement votre travail et la passion que vous y mettez.
    même lorsqu'il m'arrive d'être en desaccord avec vous je ne peux que reconnaitre la finesse de votre analyse.
    alors j'espère sincerement pouvoir decouvrir de nouvelles publications et à défaut vous lire sur d'autres médias.
    quoi qu'il en soit je vous remercie pour ces heures de passionnantes lectures.

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  5. Un grand merci à vous!
    Vos commentaires me touchent énormément.
    Au plaisir,

    Georges

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  6. Cher Professeur,

    Vous m'avez envoyé un second commentaire, que (pour des raisons qui m'échappe) je ne suis pas parvenu à afficher normalement, mais que je reproduis ici verbatim:

    "Je vous en prie et encore une fois c'est moi qui vous remercie pour ce blog absolument passionnant. Je continuerai de vous suivre sur radio canada pour vos chroniques cinéma que je viens de découvrir (j'habite en France).
    Par ailleurs où peut on voir votre série de documentaires sur le cinéma quebecois?
    Je dois vous avouer que le cinéma quebécois est malheureusement bien trop méconnu en France à l'exception toutefois des films de Denys Arcand qui parviennent à trouver leur public.
    J'ai récemment eu un grand choc cinématographique en découvrant "polytechnique" de Denis Villeneuve et vais déjà m'attacher à découvrir le reste de sa filmographie avant de parfaire ma connaissance du cinéma québécois, peut être aidé en celà par vos documentaires!

    Cordialement."

    En réponse à votre message, je vous dirais que la série "Cinéma Québécois" a été diffusée sur les ondes de Télé-Québec à trois reprises depuis sa première (en 2008). On peut la commander au Québec sur des sites comme celui d'Imavision (http://www.imavision.com/fr/estore,wcicatalogue,type-p,id-8634,loadcat-1.html) et on peut en voir des extraits sur le site de la série, affilié à celui de Télé-Québec (http://cinemaquebecois.telequebec.tv/).

    Pour le reste, que dire, sinon vous remercier encore de votre intérêt pour ce blogue et pour le cinéma québécois... qui gagne effectivement à être connu :)

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  7. un grand merci pour ces liens et vive le cinema quebecois;)

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  8. Bonjour Georges! Est-ce que tu vas revenir avec des nouveaux articles sur ton blog ici?
    salutations!

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  9. Bonjour Jean-François,

    Tu es très gentil de t'en soucier :)

    Franchement, je ne sais pas encore, mais ça devrait se décider au cours du prochain mois.

    Dans un cas comme dans l'autre, merci pour ton intérêt, ta présence et tes commentaires :)

    Salutations et...

    ... à bientôt, peut-être :)

    Georges

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